Il existe une forme de fatigue discrète, presque invisible. Elle ne s’exprime ni par des effondrements spectaculaires ni par des crises évidentes. Elle s’installe lentement, pendant que nous répétons au monde — et à nous-mêmes — que tout va bien.
Dans la société contemporaine, la force est devenue une attente implicite. Il faut rester solide face aux épreuves, positif après les échecs, stable sous la pression. Être fatigué est toléré, mais brièvement. Être fragile est accepté, à condition de se relever vite. Les émotions semblent avoir une durée limitée.

La pression d’« aller bien » ne vient pas d’une seule source. Elle vient de la famille, par peur d’inquiéter. Du travail, où le professionnalisme est souvent confondu avec l’absence de vulnérabilité. Des réseaux sociaux, où chacun affiche une version maîtrisée de sa vie, laissant peu de place aux difficultés réelles.
Avec le temps, nous apprenons à dissimuler notre épuisement. Dire « ça va » devient automatique, même lorsque ce n’est pas vrai. Nous continuons d’avancer, non pas parce que nous avons surmonté les choses, mais parce que s’arrêter semble impossible.
Certaines personnes paraissent toujours fortes. Elles remplissent leurs obligations, sourient, tiennent bon. Pourtant, peu voient l’énergie que cela demande. Être fort ne signifie pas ne pas souffrir, mais souvent souffrir en silence.
Le danger apparaît lorsque nous croyons que la fatigue ou l’anxiété sont des signes de faiblesse. Nous nous reprochons de ne pas être assez résistants, pas assez positifs, pas assez « avancés ». Cette autocritique alourdit encore davantage le poids intérieur.
L’être humain n’est pas conçu pour être fort en permanence. Nous avons des limites. Certaines périodes de la vie exigent de l’incertitude, du ralentissement, et l’aveu que tout ne va pas bien. Mais dans une culture qui valorise la performance et l’endurance, reconnaître sa fragilité devient difficile.
La force n’est pas un problème en soi. Elle le devient lorsqu’elle se transforme en obligation. Lorsqu’il n’y a plus d’espace pour la vulnérabilité, la force cesse d’être un choix et devient un fardeau.
Peut-être n’avons-nous pas besoin d’être plus forts, mais simplement plus honnêtes avec nous-mêmes. Oser dire que l’on est fatigué. Accepter que certains jours soient difficiles, sans se juger. Le repos n’est pas un échec, c’est une nécessité.
La vie n’est pas une épreuve d’endurance permanente. Parfois, laisser tomber le masque de la force est précisément ce qui nous permet de nous réparer. Il n’est pas nécessaire d’être fort tout le temps. Être humain, et se traiter avec bienveillance, suffit déjà.





