La pluie ne choisit pas les toits fragiles. Le vent ne vise pas les branches sèches. La vie n’a pas d’intention particulière contre qui que ce soit. Elle avance selon ses propres lois, ses rencontres, ses enchaînements invisibles. Pourtant, lorsque quelque chose se brise dans notre existence, nous avons l’impression d’être visés.
Ce qui nous fait tomber n’est pas toujours la violence de l’événement. C’est souvent l’endroit où nous avions placé notre appui.

Nous croyons que certains liens dureront forcément. Nous pensons que nos efforts garantiront un résultat précis. Nous nous installons dans l’idée que le monde devrait correspondre à nos attentes. Mais l’attente est une architecture fragile. Elle ressemble à une promesse, alors qu’elle n’est qu’une projection.
Lorsque cette structure cède, nous chutons avec elle.
La solidité intérieure se construit autrement. Elle ne se voit pas immédiatement. Elle ne cherche pas l’admiration. Elle se tisse dans des gestes ordinaires : dormir suffisamment pour restaurer le corps, nourrir celui-ci avec attention, respirer avec conscience, vivre sans se travestir pour être accepté.
Nous entretenons souvent l’image – carrière, reconnaissance, statut – comme si ces éléments constituaient notre tronc. Mais ils ne sont que feuillage. Les racines, elles, plongent dans l’intime. Sans elles, la plus légère bourrasque suffit.
Se tenir droit ne signifie pas se raidir. Ce n’est pas endurer sans limite. C’est discerner. Savoir quand parler ajoute du trouble plutôt que de la clarté. Savoir qu’une victoire verbale peut coûter la paix intérieure. Le silence, parfois, est une forme de maturité.
Certains traversent des tempêtes sans vaciller. D’autres sont déstabilisés par une brise. La différence ne réside pas dans l’intensité du vent, mais dans la densité du bois. On peut paraître solide et être creux à l’intérieur. On peut sembler vulnérable et pourtant être profondément enraciné.
La force intérieure naît d’une responsabilité assumée. De la capacité à vivre la déception sans se durcir. À quitter un lieu devenu toxique sans haine. À rester lorsque quelque chose mérite encore d’être préservé.
Grandir, c’est identifier ses besoins véritables. Mûrir, c’est reconnaître ce dont on peut se passer. Nous n’avons pas besoin d’être validés par tous. Nous n’avons pas besoin de conserver chaque relation par peur du vide. Nous n’avons pas besoin de triompher pour exister.
Chaque renoncement conscient crée un espace de stabilité.
La vie ne nous renverse pas délibérément. Elle change. Elle circule. Elle transforme. La question n’est pas : « Pourquoi est-ce si difficile ? » mais plutôt : « Sur quoi suis-je en train de me tenir ? »
Si notre équilibre dépend entièrement d’autrui, chaque mouvement devient menaçant. Si nous développons un centre intérieur, le monde cesse d’être un adversaire. Non pas parce qu’il s’adoucit, mais parce que nous cessons de lui demander de nous porter.
Un jour, les vents qui nous effrayaient deviendront simplement des passages d’air. Nous plierons peut-être, mais nous ne romprons plus aussi facilement.
Se tenir droit n’est pas une démonstration de force. C’est une fidélité à soi. Chaque jour, se demander : de quoi ai-je réellement besoin ? Que puis-je laisser derrière moi ? Où sont mes racines ?
Alors le vent peut souffler. Nous restons debout.





